Minuit dans le désert

Je suis tombée malade, et c'était pour le mieux

Comment bien commencer ce texte?... Il sera plus sombre que les autres. Je constate que j'ai écrit de bien gentils billets sur ce blog et qu'ils doivent donner l'impression que je vis depuis toujours dans un monde de Bisounours! Mais non... Il n'y a pas si longtemps que je me suis décidée à m'installer au pays des Bisounours; c'est aujourd'hui, à mon âge, que j'y vis. C'est un choix conscient de ma part que de chercher à savourer les plaisirs sains et purs de la vie comme l'amour, la joie, les amis, les beaux moments passés avec les animaux, les éclats de rire et etc.

Je devrais commencer par dire que, comme tant d'autres, j'ai grandi dans une famille dysfonctionnelle. En gros : un père effacé puis absent, une mère surprotectrice, et une sœur cadette qui, vers ses dix-huit ans, s'est liguée avec ma mère pour me faire la vie dure. C'est de cette façon que je perçois mon passé après des années de thérapie.

Ma mère m'a reniée il y a près d'une quinzaine d'années. J'y vois la preuve qu'un jour, j'ai décidé de m'affirmer.

Bref, j'avais vingt-cinq ans passés et ma vie ne menait nulle part. Je me considérais comme une perdante. Peu importe ce qu'on cherchait à me faire croire, je savais que j'avais raté le bateau. Je ne pouvais mettre de mots précis sur mon malaise vu l'emprise dans laquelle je me trouvais, mais je me savais en retard.

J'étais une enfant dans un corps d'adulte... Une enfant qui ne se sentait capable de rien. Une enfant qui craignait depuis toujours l'autorité maternelle. Une enfant qui s'en allait vers trente ans et à qui on n'avait pas donné la permission d'exister... Une enfant trop soumise pour revendiquer de force ce droit.

J'étais complètement dans le brouillard. Je n'avais, pour me guider, qu'un profond sentiment d'impuissance qui grandissait en moi. Je ne savais pas comment me sortir de cette situation malsaine, je ne savais pas comment poser des limites, je ne savais pas comment répondre aux propos toujours un peu infantilisants que l'on m'adressait quotidiennement... J'étais dans la honte, dans l'envie, dans le manque, dans la tristesse et je retournais ma colère contre moi-même. J'étais submergée de regrets et paralysée par l'inaction.

Et un jour, je suis tombée malade. J'étais paralysée dans mon corps, cette fois.

Une médecin m'a confirmé que la maladie avait été causée par un virus que j'avais contracté, mais moi j'y ai vu le reflet de mon mal de vivre. Cette maladie avait le potentiel de me briser et j'ai dit non. C'était peut-être la première limite claire que j'ai posée de toute ma vie. Non, je ne me laisserais pas définir par cette malchance sortie de nulle part.

Et surtout, non, je ne serais pas prise en pitié par ma mère. Malheureusement, son discours habituel avait pris de l'ampleur. Elle me mettait déjà souvent à l'écart pour me rappeler toutes mes vulnérabilités : « Tu es spéciale et il faut que quelqu'un te protège parce que les gens seront méchants avec toi toute ta vie, comme ils l'ont été par le passé... », « Tu es lunatique et perdue dans ton monde... Tu ne te rends compte de rien... Je serai toujours là pour te faire remarquer les choses que tu n'arrives pas à voir... », « Toi, tu es fragile, à l'inverse de ta sœur, qui elle, est solide et ancrée dans la réalité. Vous êtes très différentes, elle et toi... »

Oui, ma cadette... La pauvre... Si elle se liguait avec ma mère pour l'aider à me dévaloriser subtilement, elle n'a jamais réussi à sortir de son orbite par la suite. Ma petite sœur, cette fausse rebelle, une enfant sensible encore plus blessée que moi... Y avait-il plus mauvais choix pour elle que de s'allier à un parent instable dans l'espoir de gagner un peu d'approbation?

Enfin... J'ai décidé de prendre mes distances avec elles. Ma mère m'avait diagnostiqué — le plus sérieusement du monde — un handicap mental. Ce nouvel état de faiblesse et d'impuissance lui donnait encore plus de droits sur moi. C'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. C'était me diminuer une dernière fois. J'ai refusé son diagnostic et je lui ai fait savoir.

Et ce fut la fin entre nous... La fin d'une relation entre une fille et sa mère.

L'annonce de cette maladie m'a donné envie de me battre contre quelque chose pour la première fois de ma vie; j'ai réalisé que je ne voulais plus être une victime, ni de la maladie, ni aux yeux de quiconque... Si ce n'était pas de cette condition, je serais probablement la même qu'il y a quinze ans, paralysée par l'inaction et le cœur rempli de regrets. Je serais une enfant, encore... Mais une enfant de plus de quarante ans, ce qui me parait encore plus triste.

J'y ai beaucoup réfléchi au cours de la dernière année.

Comment peut-on devenir adulte, comment peut-on devenir une femme, en ayant comme modèle une mère qui, malgré elle, n'a jamais réussi à en manifester la force et la stabilité? Est-ce qu'il m'aurait été possible de devenir une femme tout en continuant ma vie d'antan avec ma mère, ou cela devait-il obligatoirement passer par un apprentissage en solitaire? Ce sont des questions que je me pose même si je sais qu'il me fallait me construire seule.

Lorsque j'étais sous l'emprise de cette dynamique familiale, je trouvais aussi dans une sorte de parentification émotionnelle. Les fois où je tentais de prendre mon envol, j'entendais de nouveaux discours sur mes vulnérabilités afin de m'en décourager... J'ai fini par comprendre que moi, la « fragile », j'étais peut-être forte en fait, et que cette force aurait pu être très difficile à recevoir pour ma mère.

Mais ça, c'est une histoire qui mériterait son propre billet de blog.

Je terminerai ici en disant que ma maladie a étrangement été une sorte de bénédiction pour moi, car elle a changé positivement toute ma vie. Tout part d'un virus, oui... Mais une fois le mal de vivre parti, il n'en reste plus grand chose. Les jours où je souffre physiquement sont rares maintenant et ils me rappellent le chemin parcouru.

Je suis tombée malade, et c'était pour le mieux.

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