Le bonheur n'était pas sa destination naturelle
Avoir la quarantaine est pour moi une série de petits deuils à traverser parce que j'observe maintenant la vie avec lucidité. C'est étrange à décrire, mais ce que je trouve le plus difficile, c'est de faire le deuil de la jeune femme romanesque et un peu triste que j'étais, vers 17-23 ans... C'est comme si je ne voulais pas détruire la poésie que j'imagine encore se cacher derrière les espoirs qui m'habitaient. Ces espoirs ne pouvaient appartenir qu'à quelqu'un qui sortait de l'adolescence... Il le fallait pour s'imaginer pouvoir vivre du matin au soir dans un état de douce mélancolie!
J'étais malheureuse, oui... Mais j'étais exaltée et entière dans cette mélancolie. Ces quelques années formatrices ont été la période la plus riche en création artistique de ma vie. J'avais le cœur en peine et mes peintures étaient senties... Je vivais dans une innocence que je n'ai plus : l'innocence de la jeunesse. C'est le moment où toutes les possibilités s'offrent à soi...
Aujourd'hui j'ai le double de cet âge et je me sens privilégiée. Je n'ai jamais été heureuse comme je le suis maintenant. J'ai cependant l'impression d'avoir perdu contact avec cette jeune version de moi en goûtant au bonheur. Mon exaltation a laissé place à une stabilité émotionnelle, mon idéalisme a laissé place au discernement, et mes rêves d'amour éperdu ont laissé place à une vie de couple épanouissante.
Mais la jeune femme que j'étais, là-dedans? Elle n'a sa place nulle part...
Le bonheur n'était pas sa destination naturelle. Quelque chose l'a poussée à redresser son destin d'un coup de barre...
C'était une sage décision, mais la coupure fut réelle. Et c'est ce deuil que je n'ose pas faire. Je me retrouve parfois, à mon âge, à me sentir comme une imposteure; je me sens coupable d'aller de l'avant parce que souhaite inconsciemment rester fidèle au souvenir de cette jeune femme que je ne suis plus depuis longtemps... Et ce, même si j'ai réalisé avec le temps avoir développé la personnalité d'une personne qui aurait pu la délivrer, elle. J'attendais l'intervention d'une personne extérieure; jamais il ne me serait venu à l'idée de devenir la personne qui me sauverait. Mais c'est bien ce que je suis devenue aujourd'hui. J'ai le portrait psychologique de quelqu'un que j'aurais aimé rencontrer. Je ne serai jamais le beau jeune homme impétueux que je voyais dans mes rêves, mais pour les autres traits de caractère, je me débrouille assez bien... Et je ressens cette grande force en moi que j'étouffe même si elle souhaite se déployer, parce que... parce que cette puissance intérieure ne ressemble pas à ce que j'étais.
Ces deux versions de moi ne peuvent cohabiter ensemble. Je crois qu'il est le temps de renverser les rôles et de faire mon deuil une fois pour toutes. De dire à la jeune femme que j'étais : « Je t'honore en te disant adieu. Je ne serai plus jamais toi. Je te retrouverai par l'imagination et par la création lorsque je souhaiterai me souvenir de toi. Je te dis adieu pour réaliser pleinement ce à quoi tu rêvais; je te dis adieu parce que je t'aime de tout mon cœur. »
Et s'amorcera alors la deuxième moitié de ma vie.