Une histoire de parfums et de personnalités
Ma mère portait beaucoup, beaucoup de parfum. Sa préférence allait inévitablement vers les floraux blancs. Et j'ai longtemps cru ne pas être une fille à parfums, puisque je n'ai jamais aimé les floraux blancs. Leur odeur me parait si froide, si distante... C'est malheureux, mais je n’ai aimé aucun des parfums que j’ai sentis durant ma jeunesse.
J'ai cependant toujours admiré ma mère d'avoir un tel amour pour eux. Je la trouvais féminine et belle à voir lorsqu'elle se parfumait, à défaut d'aimer les odeurs qu'elle portait.
Elle m'invitait à découvrir la joie de me parfumer moi aussi, et m'offrait de bon cœur toutes sortes d'échantillons qu'elle trouvait un peu partout. Des parfums aux fleurs blanches, toujours. Et ils me donnaient mal au crâne. Je sais aujourd'hui que mon problème venait des aldéhydes que contenaient le plus souvent ces parfums; c'est cette note qui crée l'odeur « d'air » que ma mère aimait tant.
J'ai grandi puis j'ai cherché quel pouvait être mon parfum à moi. Dans ce temps-là, la mode était au Coco Mademoiselle qui venait de sortir. J'avais acheté l'eau de toilette que ma mère désapprouvait un peu... Selon elle, c'était J'adore de Dior qui convenait à une jeune femme comme moi. J'ai fini par le croire et j'ai donné mon Coco Mademoiselle à je ne sais plus qui, ce que je regrette... Je n'ai pas porté non plus J'adore, puisque je ne l'aimais pas.
Et j'ai erré en faisant des choix douteux.
Certains pourraient dire que de se chercher un parfum est une activité superficielle pour une jeune femme, mais je ne le crois pas. Il s'agissait plutôt pour moi de me définir une manière symbolique « d'exister », et cela passait par une grande différentiation de l'univers olfactif de ma mère. Je ne souhaitais pas lui déplaire, mais j'avais réalisé que mes goûts étaient aux antipodes des siens. Et cela m'avait fait comprendre pour l'une des premières fois que, si nous étions liées, nous étions toutefois deux femmes très différentes.
J'ai d'abord suivi timidement mon attirance pour les parfums orientaux et boisés avant de m'assumer. J'aime maintenant me vautrer dans les mystérieuses effluves du patchouli, du bois de santal, de l'ambre, de l'encens, du cuir et de la vanille réunis... Il y a un aspect si lourd et si enveloppant là-dedans... C'est comme si je pouvais y plonger et me perdre dans mes pensées pendant des heures et des heures... Je plonge dans mon Shalimar, je plonge dans mon Coco Noir, et je plonge également dans tous ces autres parfums que je ne préfère pas trop frais et aériens, puisqu'ils ne seraient pas moi...
Je ne crois pas avoir senti un seul parfum au patchouli dans la maison où j'ai grandi, ni même un simple bâton d'encens; cela signifie que j'ai développé ce goût par moi-même, ce que je trouve assez spécial. Je ne dévoilerai pas mon passé ici, mais ce détail est assez représentatif de mon histoire.
C'est dans ces petits gestes banals en apparence que l'on découvre qui l'on est vraiment.